6 questions pour habiter l’incertitude

6 questions pour habiter l’incertitude
Arnaud PERDRY Lama Guétcheu

Nous sommes tous amenés, un jour ou l’autre, à prendre des décisions importantes sans disposer de toutes les réponses. Je ne prétends pas avoir de recette lorsque la vie nous place devant un choix difficile. En revanche, il existe quelques questions qui, au fil des années, m’ont souvent aidé à retrouver un espace de liberté intérieure. Avant de vous les partager 6 questions pour habiter l’incertitude, laissez-moi vous raconter pourquoi elles sont devenues si importantes pour moi.

Il nous arrive tous de traverser des périodes où face à une situation aucune décision ne paraît vraiment satisfaisante. Ce fut mon cas lorsque j’ai pris la décision d’entrer en retraite méditative pour une année en novembre 2000. 

Quel que soit le chemin envisagé, le choix qu’on a fait semble nous dire qu’on a perdu quelque chose en ne faisant pas l’autre choix. Alors nous repoussons le moment de choisir, avec l’impression qu’un peu plus de temps finira peut-être par apporter la clarté qui manque aujourd’hui. Ce peut être vrai, c’est souvent vrai.

Cette attente est compréhensible; pourtant, elle mérite parfois d’être interrogée; car remettre une décision à plus tard n’est pas que rester immobile; c’est souvent laisser les circonstances ou les autres décider progressivement à notre place. C’est souvent laisser la peur prendre le contrôle, au lieu de le donner à un espace créatif habitable.

Nous imaginons volontiers que notre difficulté à trancher vient d’un manque d’informations, de discernement, voire de sagesse. Même si certaines décisions demandent de la prudence tant elles comportent des enjeux, dans bien des situations la question essentielle est peut-être ailleurs. Puisque nous n’avons pas tous les éléments pour trancher, la décision tient moins à ce que nous savons qu’à l’endroit intérieur depuis lequel nous regardons la situation.

Lorsque nous sommes contractés, nous cherchons naturellement la garantie. Nous voudrions être certains de ne pas nous tromper, éviter les regrets, préserver ce qui nous semble fragile, ne pas heurter. Cette recherche est profondément humaine, elle ne mérite pas d’être combattue.

Mais il arrive que chercher la garantie nous éloigne de ce qui permet de décider.

Je me souviens de cette époque où l’intention d’entrer en retraite méditative coupé du monde pendant une année dans un petit cloître dans le bouddhisme tibétain: 

je suis passé par de nombreuses phases émotionnelles. Mais, pour rester bref ici, il y avait deux catégories de pensées apportant leurs lots d’émotions: les pensées qui me concernaient directement et celles liées à mon entourage, le regard des autres, la peur d’attrister, le qu’en-dira-t-on etc…

Quand je songeais à cette retraite, quelque chose en moi respirait davantage. Je ne savais pas complètement où ce chemin me conduirait, mais il ouvrait un espace plein d’espérance. 

Ce n’était pas une certitude, c’était une respiration, un appel.

À l’inverse, lorsque je me projetais dans la continuité de ma vie telle qu’elle était, je sentais mon horizon se rétrécir. Ce n’était pas une certitude intellectuelle, c’était une expérience très physique, avec des signes corporels.

Pour alimenter mes réflexions en direction d’une décision, régulièrement je me posais ces questions : 

Jusqu’où pourrait me conduire cette tradition, cette science de l’esprit?

Jusqu’où pourraient m’accompagner mes lamas?

Qu’est ce qui m’empêchent de m’offrir cela?

[…] 

Au final, l’appel du cœur a été plus fort! J’ai fait le grand saut à deux reprises : une retraite d’une année (2000-2001) et une de quatre années (2003-2007)! Ce fut les plus gros et plus beaux “investissements” dans ma vie.

A la fin de la cérémonie d’entrée en retraite d’un an, où était venue ma famille et de nombreux amis, arriva le moment d’entrer dans le sas du cloître, puis la porte s’est refermée sur nous. J’étais le dernier à entrer. Une émotion m’envahit et fit perler une larme, une seule phrase est montée en moi.

« Je vais prendre soin de moi pendant un an. »

Je n’étais pourtant pas en souffrance particulière. Mais une part profonde de moi venait sans doute de comprendre physiquement qu’elle allait pouvoir être entendue, choyée, nourrie, apaisée… pendant une année!

Entrer en stricte retraite pour une année puis pour quatre années furent des actes majeurs.  Mes guides spirituels, principalement deux lamas bhoutanais extraordinaires, ne m’ont jamais dit la moindre chose pour que je fasse mon choix. D’ailleurs, pour me décider je ne les ai jamais questionnés sur la retraite, je les ai prévenus quand j’avais pris ma décision. Et je me souviendrai toujours du moment où j’ai annoncé ma décision de faire la retraite de 3 ans et 3 mois et d’opter pour 9 mois optionnels supplémentaires à l’un de mes lamas, qui allait être le maître de retraite.

L’IA a très bien su recréer la scène…

Annonce de ma décision de faire la retraite de 3 ans et 3 mois à lama

Légende de l’illustration: 

Lorsque j’ai annoncé à mon futur maître de retraite ma décision d’entrer en retraite de trois ans et trois mois, une pluie de grêlons venait de s’abattre sur une herbe d’un vert intense. Je l’avais attendu près d’une heure proche de son chalet. Il apparut enfin, vêtu de sa shouba traditionnelle jaune bhoutanaise.

En reprenant la route, une grande bâtisse blanche se détachait au loin, au cœur d’un arc-en-ciel. Je venais de déposer un poids immense. Le chapitre suivant pouvait commencer : annoncer cette décision à mes proches.

Dans l’approche Tenir Sans Forcer (TSF) que je propose, nous parlons de disponibilité intérieure, ce qui rend possible la manifestation de nos qualités et aspirations profondes. Non pas d’un état parfait ou serein en permanence, mais d’une manière d’être suffisamment ouverte pour que la peur ne soit plus la seule voix qui oriente nos choix.

La peur et une saine exaltation se marient très bien.

Une décision prise depuis cet espace ne sera pas forcément la meilleure; elle pourra même conduire à une erreur, sur un plan parmi de nombreux caractérisant les faits. Pourtant, les erreurs ne disent pas toujours que nous avons mal vécu, qui n’a jamais fait d’erreur? Les erreurs disent aussi que nous avons accepté d’avancer dans une réalité où aucune certitude n’était possible, mais où nous nous sommes sentis vivants et en pleine charge de nos décisions assumées.

Quand je regarde dans le rétroviseur, il y a une belle liste de décisions qui ont nécessité un peu d’audace. Il y a peut être des erreurs. Mais au final tout cela ressemble plus à la marche qu’à un automate. La marche est une succession de déséquilibres orchestrés, un automate n’a aucun pouvoir, aucune vie. 

Face à une incertitude, un choix à faire, la contraction protège parfois d’un risque immédiat, car nous sommes profondément programmés pour être prudents.

Mais la contraction peut aussi nous priver de paysages que nous ne rencontrerons jamais. 

C’est pourquoi oser s’aventurer sur certains chemins est précieux!

Je loue le Seigneur chaque jour de m’avoir donné l’audace de suivre quelques sages. C’est paradoxal, non ? Comment pourrait-on avoir besoin d’audace pour suivre des sages ?

La réponse tient sans doute au poids du conformisme, des habitudes, des peurs… Il faut parfois beaucoup de courage pour s’éloigner d’une culture qui ne sait plus très bien ce qu’est une vie intérieure en quête d’épanouissement.

De l’audace, il en faut parfois aussi pour aborder nos loyautés. Elles ne sont pas faites pour durer toute une vie; certaines loyautés méritent d’être remerciées, honorées, avant d’être doucement déposées. Sinon elles deviennent des poids.

J’en ai laissées derrière moi, non par rejet, parce qu’elles avaient accompli ce qu’elles avaient à accomplir. La vie a continué, la vie continue… avec toute la beauté, l’émotion et la douceur parfois de ses surprises.

Chaque instant n’est jamais autre chose que la vie elle-même, impermanente; seuls le décor et les acteurs changent. Nous avons une seule bobine de film, elle se déroule… Et notre film est encore vierge dans ce qu’il reste à écrire, à vivre, à partager, à aimer…

N’est-il pas profondément exaltant de demeurer, jusqu’au bout, les co-auteurs de notre existence ? L’un des plus grands mystères que la vie nous donne d’habiter.

Alors, quelle place donner aux choix ?

Derrière la peur ou le frisson d’une décision se cachent parfois des horizons que nous n’aurions jamais imaginés. L’avenir n’est pas entièrement écrit, il se construit, il se dévoile, il se façonne. Parfois il se propose.

Mais toujours il se vit.

La véritable question n’est peut-être donc pas : « Quel est le bon choix ? »

La véritable question pourrait être plus simple:

1- « Si je n’avais rien à prouver à personne, vers quel chemin irais-je ? » 

[…]

Et cette question en entraîne naturellement d’autres que j’aime souvent me poser. Nous aurons ainsi vu 6 questions pour habiter l’incertitude: 

2- « Qu’est-ce que ce ma façon d’habiter ce choix est en train de nourrir en moi ? Ma contraction… ou ma disponibilité ? »

[…]

3- « Si la peur n’avait pas le dernier mot, vers quoi irais-je ? »

[…]

4- « Quelle part de moi est en train de demander à vivre davantage ? »

[…]

5- « Dans dix ans, laquelle de ces deux décisions me donnera le sentiment d’avoir été fidèle à ce qui comptait vraiment ? »

[…]

6- « En fermant les yeux, quel choix me fait respirer un peu plus librement ? »

[…]

Il arrive que ces questions ne dissipent pas l’incertitude, mais elles déplacent notre regard. Et parfois, c’est tout ce qu’il fallait pour faire le prochain pas.

Les réponses ne dissipent pas toujours l’incertitude.

Mais elles rendent parfois le premier pas étonnamment simple.

Avant de refermer cet article, prenez simplement une minute. Relisez les six questions. Ne cherchez pas à répondre à toutes.

Laissez-en simplement une vous accompagner aujourd’hui.

Arnaud Perdry Lama Guétcheu

Arnaud Perdry, lama Guétcheu

Auteur de l’approche Tenir Sans Forcer (TSF)

« Retrouver le lieu d’avant la contraction. »

Après cinq années de retraite dans le bouddhisme tibétain — une année (2000-2001), puis quatre années (2003-2007) — il explore depuis plus de trente ans les chemins qui permettent d’habiter la vie avec davantage de disponibilité intérieure, de profondeur, de simplicité, d’humour et de joie.

Amoureux du dialogue interreligieux profond, il cherche aujourd’hui à rendre accessibles les ressources de la vie intérieure auprès de publics variés, afin qu’elles puissent nourrir nos choix, nos relations et notre manière d’habiter le monde et les organisations.

Ses recherches s’étendent aujourd’hui aux transformations des organisations, où il explore les frictions invisibles qui freinent le changement et les conditions qui permettent aux personnes comme aux collectifs de retrouver un élan plus libre, plus créatif et plus profondément humain.

Vous pouvez télécharger l’article vi l’icone ci-dessus.

Arnaud PERDRY Lama Guétcheu

© Arnaud Perdry

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